QUELLE FECONDITE POUR LES PERSONNES HOMOSEXUELLES ?
UN REGARD BIBLIQUE
Groupe de Toulouse, rencontre du samedi 17 janvier 2009
par Régis
INTRODUCTION
« La fécondité est la capacité de se reproduire, la qualité de ce qui est fécond. En biologie, la fécondité exprime la capacité des espèces vivantes – animales ou végétales – de se reproduire et d’assurer la perpétuation de l’espèce. C'est le contraire de la stérilité. En agriculture, on parle de fécondité de la terre pour exprimer sa capacité à produire des récoltes abondantes. C’est un synonyme de fertilité » (d’après Wikipédia).
« C’est par sa nature même que l’institution du mariage et l’amour conjugal sont ordonnés à la procréation et à l’éducation qui, tel un sommet, en constituent le couronnement » (Gaudium et Spes 48, § 1 – cité dans le Catéchisme § 1652).
1 Toutes les citations bibliques sont faites d’après la Traduction Œcuménique de la Bible.
1. La fécondité dans l’Ancien Testament
Une vocation à la fécondité
Au commencement, Dieu crée toutes choses fécondes : une fois la création achevée, Dieu ne crée plus, il confie à son œuvre la mission de se renouveler elle-même à l’avenir. C’est d’abord aux végétaux que s’adresse cette fécondité : « L’herbe… rend féconde sa semence » (Gn 1, 11 et 12). Puis Dieu s’adresse aux animaux : « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 1, 22). Cette même invitation est enfin lancée aux hommes : « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 1, 28). Pour les animaux et les hommes, cet appel à la fécondité s’accompagne d’une bénédiction de la part de Dieu.
Mais, pour l’homme, la Bible semble expliquer comment cette fécondité se réalisera : le verset fait en effet suite à la différenciation homme / femme : « Mâle et femelle il les créa » (Gn 1, 27) ; la fécondité passe donc par une différenciation sexuée. Or, cette vocation à être fécond fait de l’homme une image même de Dieu : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa » (Gn 1, 27). Ainsi, la vocation première de l’homme, ce n’est pas d’abord de dominer la terre, c’est-à-dire de travailler, mais d’être fécond. C’est ce qui fait sa ressemblance avec Dieu : donner la vie à quelqu’un qui soit capable d’être lui-même à l’image de Dieu. Être fécond, ce n’est donc pas seulement engendrer ; cela a une dimension morale : c’est pouvoir donner vie à une autre personne, lui permettre de devenir pleinement homme ou femme et de rencontrer Dieu.
Par la suite, après le déluge, dans la création restaurée, on trouve la même invitation à la fécondité, d’abord adressé aux animaux : « Qu’ils soient féconds et prolifiques » (Gn 8, 17), puis, par deux fois, aux hommes : « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 9, 1 et 7) ; cet appel est précédé de nouveau d’une bénédiction.
Après la création, la fécondité continue d’être à liée à une bénédiction : c’est le cas pour Abraham auquel Dieu promet de devenir une grande nation et qu’il bénit (Gn 12, 2), de sa femme Sara (Gn 17, 16) de son fils Ismaël (Gn 17, 20), de Jacob (Gn 28, 3), etc. Cette bénédiction qui accompagne la fécondité est donnée par Dieu à tout Israël en Dt 7, 14 : « Tu seras béni plus que tous les peuples, il n’y aura stérilité chez toi ni pour les hommes ni pour les femmes, ni non plus pour ton bétail. »
Dans tout ce premier parcours biblique, la fécondité apparaît donc comme une bénédiction de Dieu et une vocation pour l’homme.
Une aventure inattendue
Or, un paradoxe semble exister dans l’histoire du peuple d’Israël : de fait, tout cette histoire ne se construit que par une suite de récits menant d’une stérilité de départ à une fécondité « à l’extrême ». Prenons d’abord l’exemple de la généalogie d’Abraham dans la Genèse. L’arbre généalogique ci-dessous permettra de mieux suivre suivre les développements.
En Gn 12, Dieu fait à Abram la promesse qu’il fera de lui une grande nation, qu’en lui seront bénies toutes les familles de la terre : il reçoit de Dieu le nouveau nom d’Abraham, « père d’une multitude » (Gn 17, 5). Or, malgré les promesses répétées de Dieu (Gn 15, 5 ; 17-18), Sara, sa femme – stérile et avancée en âge – doute. Elle conseille alors à Abraham de s’unir à sa servante Hagar afin de lui donner un fils : ce sera Ismaël. Mais la jalousie de Sara pour sa servante est telle que cette dernière prend la fuite au désert ; alors qu’elle s’apprête à mourir, un ange vient alors auprès d’elle et assure à Ismaël un grand avenir (Gn 16 – Ismaël est considéré comme l’ancêtre des Arabes). Par la suite, Dieu en personne apparaît à Abraham à Mambré, accompagné de deux anges (Gn 18) et lui promet la naissance d’un fils ; mais Sara reste dans le doute : comment cela sera-t-il possible dans leur situation ? Pourtant, Dieu lui donnera un fils : Isaac. Paul verra dans l’aventure vécue par ce couple le modèle de la vie du croyant qui fait confiance aux promesses malgré les apparentes stérilités de sa vie (Hb 11, 8-12).
Isaac prit pour épouse Rébecca, mais elle aussi était stérile (Gn 25, 21) ; à la prière d’Isaac, Dieu la rend féconde : d’elle naîtront deux fils qui deviendront deux nations : Esaü (ancêtres des Édomites) et Jacob (ancêtre d’Israël).
Parmi ces deux enfants, c’est Esaü, l’aîné qui doit devenir chef. Mais on connaît l’épisode : il vend son droit d’aînesse à son cadet pour un plat de lentilles et c’est finalement Jacob qui, grâce à une ruse de Rébecca, reçoit la bénédiction d’Isaac ; il lui assure ainsi la bénédiction de Dieu et la fécondité : il donnera naissance aux douze tribus d’Israël – comme Dieu le lui promet après son combat célèbre avec l’ange : « Sois fécond et prolifique : une nation et une assemblée de nations viendront de toi » (Gn 35, 11).
Jacob a deux épouses, Léa et Rachel (Gn 29-30) ; or Dieu rend Léa féconde quand il voit qu’elle n’est pas aimée par Jacob, alors que Rachel reste stérile ; Léa lui donne d’abord quatre enfants, puis ne pouvant plus enfanter elle demande à Jacob de s’unir à sa servante Zilpa : deux enfants naîtront de cette union ; par la suite, elle donne encore naissance à trois enfants. Rachel à son tour demande à Jacob de s’unir à sa servante Bilha afin d’avoir une descendance : deux enfants naîtront de cette union. Or « Dieu se souvint de Rachel, Dieu l’exauça et la rendit féconde » : elle mettra au monde Joseph et Benjamin ; c’est précisément Joseph qui sera le personnage central des derniers chapitres de la Genèse (Gn 37-50).
L’histoire se poursuit avec Joseph, qui, bien qu’il soit le préféré de son père Jacob, est vendu par ses frères : or, cet obstacle apparent va faire de lui le sauveur de sa famille. Devenu grand à la cour de Pharaon, il ouvrira les greniers de l’Égypte aux Israélites menacés par la famine au pays de Canaan ; ceux-ci viennent alors en Égypte et « ils y furent féconds et très prolifiques » (Gn 47, 27). Avec Joseph encore, stérilité (de la famine) et fécondité sont liées : au moment où naît son fils cadet, Joseph décide de l’appeler Ephraïm, parce que, dit-il, « Dieu m’a rendu fécond dans le pays de ma misère » (Gn 41, 52), c’est-à-dire dans le pays où il aurait dû rester stérile.
En-dehors de la Genèse, le thème biblique de la femme « stérile-féconde » est connu. Ainsi en est-il de la mère de Samson, elle aussi stérile (Jg 13). Or Dieu manifeste toute sa compassion à cette femme ; l’ange qui lui est envoyé connaît sa détresse : « Je sais que tu es stérile et que tu n’as pas d’enfant » (Jg 13, 3) ; il lui promet la naissance d’un enfant « qui sera consacré à Dieu dès le sein maternel et… qui commencera à sauver Israël de la main des Philistins » (Jg 13, 5).
Le Premier Livre de Samuel rapporte une semblable histoire. Elqana avait deux femmes, Peninna qui avait des enfants et Anne qui était stérile ; or Anne était son épouse préférée et elle subissait les affronts de Peninna à cause de sa stérilité ; lors du sacrifice annuel au sanctuaire de Silo, elle reçoit la promesse de la naissance d’un fils : ce sera Samuel, qui sera consacré à Dieu et deviendra prophète.
On trouve encore l’histoire d’Elisabeth, dans l’Évangile de Luc (Lc 1). Bien que stérile, elle met au monde Jean, le dernier prophète, celui qui va préparer les chemins du Seigneur (cf. Lc 3, 4).
Conclusions
Ces histoires soulignent deux aspects importants : c’est toujours la femme stérile qui donne naissance à l’enfant qui assurera la promesse divine et c’est souvent l’enfant le moins « gâté par la vie » qui devient source de fécondité. Le Cantique d’Anne (1 S 2, 1-10) souligne combien Dieu vient toujours inverser nos valeurs : « Ainsi la stérile enfante sept fois, et la mère féconde se flétrit » (1 S 2, 5). C’est ce que l’on trouve également dans les Psaumes quand il est dit que Dieu « installe au foyer la femme stérile, en joyeuse mère de famille » (Ps 113 [112], 9). « Car rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 37). Le personnage central de ces histoires est donc Dieu, sans qui la fécondité est impossible.
Dieu n’abandonne jamais la femme stérile, mais au contraire il s’en soucie et vient même la visiter (cf. Gn 18). La fécondité est le résultat d’une promesse. On le voit donc : dans la Bible, la plus grande fécondité vient toujours d’une stérilité.
La fécondité qu’offre Dieu est non seulement pour soi, mais aussi pour les autres : d’Abraham naîtront des descendants aussi nombreux que les étoiles du ciel (Gn 15, 5 ; 22, 18) et que le sable au bord de la mer (Gn 22, 18). Dans les trois derniers récits, les enfants sont consacrés à Dieu dès leur naissance ; à la stérilité humaine s’oppose donc la fécondité en Dieu : Dieu donne et les trois femmes rendent à Dieu ce qu’il leur donne, elles lui consacrent leur enfant, c’est de là que naît la fécondité. En ce sens, la fécondité n’est pas un dû, mais un don de Dieu, une grâce.
2. La fécondité dans le Nouveau Testament
Selon l’Ancien Testament, l’homme ne s’accomplit que dans sa postérité ; aussi la stérilité est-elle une malédiction et le fait d’avoir des enfants est-il une nécessité. Or radicalement différente est la vision de la fécondité dans le Nouveau Testament. Les Évangiles en effet décentrent progressivement la fécondité de la recherche d’une descendance.
Heureux l’eunuque (Sg 3, 14)
L’histoire de Marie donne à la fécondité un visage nouveau : elle met au monde le Fils de Dieu, le Messie attendu par tout Israël depuis des siècles, Dieu prend chair dans son corps. Or, lorsque l’ange vient lui annoncer cette promesse et la bénir, Marie est stupéfaite : « Comment cela se fera-t-il puisque je n’ai pas de relations conjugales ? » (Lc 1, 34). En effet, si Marie sait que Dieu peut rendre fécond malgré la stérilité, on ne lit nulle part dans l’Écriture qu’une vierge ait été rendue féconde : en elle, la fécondité dépasse infiniment les limites humaines ; Dieu intervient directement, sans médiation humaine.
Quant à Jésus, il choisit le célibat malgré les impératifs juifs selon lesquels un homme devait se marier. Par là même, il vient en quelque sorte déplacer la question de la fécondité. Lui-même n’a pas de descendants selon la chair, sa postérité sera spirituelle. Or sa fécondité semble d’autant plus infinie qu’il est seul.
À la suite de Jésus, un nouvel ordre est donc institué : la bénédiction de Dieu ne se manifeste plus seulement dans l’engendrement des enfants, mais aussi dans l’état de ceux qui « se sont rendus eunuques à cause du Royaume des cieux » (Mt 19, 12). C’est dans la recherche du Royaume que se trouve la véritable fécondité, qui n’est plus fécondité humaine mais fécondité même de Dieu. Voilà qui explique qu’aux liens du sang si essentiels dans l’Ancien Testament, Jésus oppose la foi. Marie est l’illustration la plus parfaite de cette nouvelle conception de la fécondité. Alors qu’une femme la proclame bienheureuse parce qu’elle a porté et allaité Jésus, ce dernier corrige : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent » (Lc 11, 28). Marie est donc heureuse non parce qu’elle est mère, mais parce qu’elle a cru. Cette fécondité nouvelle vient bouleverser les liens familiaux : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? », demande Jésus. « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère » (Mt 12, 48.50). Sur la Croix, les liens humains sont changés : « Femme, voici ton fils », « Voici ta mère » (Jn 19, 26. 27). Naît une famille spirituelle, engendrée par le Christ.
La conception de l’eunuque montre d’ailleurs parfaitement comment la Bible évolue peu à peu sur la question de la fécondité. Dans la Loi, l’eunuque se voyait refuser d’offrir des sacrifices (cf. Lv 21, 20), il était exclu de l’assemblée du Seigneur (cf. Dt 23, 3). Avec le prophète Isaïe, on voit clairement que la fécondité ne devient plus seulement une question charnelle : l’eunuque qui agit bien reçoit de Dieu sa récompense : « Que l’eunuque n’aille pas dire : “Voici que je suis un arbre sec !ˮ Car ainsi parle le Seigneur : “Aux eunuques qui gardent mes sabbats, qui choisissent de faire ce qui me plaît et qui se tiennent dans mon alliance, à ceux-là je réserverai dans ma Maison, dans mes murs, une stèle porteuse du nom ; ce sera mieux que des fils et des filles ; j’y mettrai un nom perpétuel, qui ne sera jamais retranchéˮ » (Is 56, 3-5). Ainsi, rester dans la mémoire de Dieu devient plus important qu’assurer sa survie. C’est cette même conception de la fécondité que proclame le Livre de la Sagesse : à la fécondité impie, Dieu préfère toujours la stérilité vertueuse : « Heureuse plutôt la femme stérile, celle qui est sans tache… Heureux aussi l’eunuque, dont la main n’a pas fait de mal… Mieux vaut ne pas avoir d’enfant et posséder la vertu » (Sg 3, 13.14 ; 4, 1). Avec Jésus, trois sortes d’eunuques sont distinguées : « Il y a des eunuques qui sont nés ainsi du sein maternel ; il y a des eunuques qui ont été rendus tels par les hommes ; et il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux » (Mt 19, 12) : ce qui était subi autrefois comme une malédiction devient désormais le signe de l’attachement à Dieu : « Comprenne qui peut comprendre ! » (ibidem).
Suivant ce nouvel ordre, l’apôtre Paul a choisi de rester célibataire (cf. 1 Co 7, 1). Cela ne l’empêche pas d’être fécond et d’« enfanter » : « Mes petits enfants… dans la douleur, j’enfante à nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). C’est aussi toute l’histoire du célibat dans l’Église, qu’il soit religieux ou sacerdotal.
Une fécondité en Christ
Avec Jésus naît une nouvelle conception de la fécondité : tout homme peut devenir fécond non en enfantant mais en faisant la volonté du Père. Dans l’Évangile de Jean, de manière plus frappante encore, Jésus vient bouleverser l’ordre de logique de la fécondité : l’homme n’est plus fécond parce qu’il engendre, il est fécond parce qu’il se reconnaît comme appartenant au Christ :
« Je suis la vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore. Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s’il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi non plus si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez et cela vous arrivera. Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour. Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure : si bien que tout ce que vous demanderez en mon nom, il vous l’accordera. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 15, 1-17).
La fécondité, c’est d’accomplir le commandement d’amour de Jésus, c’est-à-dire en fait d’entrer dans la communion d’amour de Jésus et de son Père, de se laisser approcher par Dieu, de devenir son intime, son ami. Or, cet amour va jusqu’à se dessaisir de soi-même. Jésus a poussé cette dépossession de soi jusqu’à mourir sur la Croix, et c’est la Croix qui assure sa fécondité « à l’extrême » : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera » (Jn 12, 24-26).
Entrer dans la fécondité, ce n’est donc plus vivre pour soi, c’est vivre pour d’autres. La fécondité, c’est le don de soi, une mort à soi-même et une résurrection.
3. Quelle fécondité pour les personnes homosexuelles ?
Une fécondité non sexuelle
Tout ce parcours biblique nous a donc amenés à constater que :
- la fécondité dépasse infiniment nos limites humaines : Dieu peut rendre fécond « à l’extrême » malgré nos stérilités apparentes ;
- la véritable fécondité s’opère non selon une volonté humaine mais dans une libre consécration de nos actions à Dieu ; elle est don de Dieu ;
- la véritable fécondité chrétienne n’est pas liée d’abord aux enfants2 , mais à l’accomplissement en nos vies du Royaume 3.
Les personnes homosexuelles sont ainsi appelées à entrer d’emblée dans le dynamisme de l’alliance de la vie en Christ, en « devenant un en Christ » ; leur fécondité aura une portée beaucoup plus universelle : leur situation place tout de suite l’exigence de fécondité à un degré très élevé. Il s’agit là de quelque chose de spécifique pour l’homosexuel, à la différence de l’hétérosexuel4 .
Quelques réflexions
Pour aider encore notre réflexion, voici deux textes écrits sur la fécondité des personnes homosexuelles :
3.2.1. Texte de Gérard Laverdure5
« Toute relation d’amour est une ouverture à l’autre et porte ses fruits. Si l’altérité la plus visible se vit dans la relation hétérosexuelle, elle n’est pas le seul chemin. Sinon quelle altérité pourraient bien développer des religieux, surtout moines et moniales, qui se retrouvent regroupés dans un espace fermé avec des êtres de même sexe ? Bien sûr, la relation privilégiée avec l’Autre fait dépasser celle du couple pour ouvrir sur l’universel. Mais toutes les relations, amoureuses comme amicales, qui se vivent dans le respect et la durée sont des croissances dans l’altérité et des actes de foi dans la vie. D’ailleurs la vie est remplie d’appel à l’altérité : familiale, amicales, professionnelle, ethnique, culturelle, religieuse, générationnelle. Les relations homosexuelles sont donc aussi porteuses d’altérité. Ne seraient-elles pas de ce fait un signe sensible de l’Amour de Dieu ?
« Pourquoi ne s’en tenir qu’à la procréation biologique comme critère de fécondité, d’épanouissement ou de serviabilité sociale ? Ne dit-on pas des prêtres et des religieux qu’ils ont une fécondité spirituelle ? Même extension pour le mariage… « Il ne peut en effet y avoir de stérilité dans le mariage chrétien, appelé à se faire service d’amour à tous les petits, les pauvres et les marginaux. Les époux seront « père » et « mère », qu’ils aient des enfants ou non (sic) ; ils sauront se montrer disponibles au service de l’Église et de la société6 . » Alors pourquoi exclure les homosexuels de l’amour de couple avec l’argument de la fécondité ? Ils sont féconds ou créatifs autrement, c’est tout. Ils sont très présents et « en service » dans l’Église et la société. »
3.2.2. Texte de Michel Bourgault7
« Mettre au monde des enfants est l’une des voies pour vivre la fécondité. C’est la première raison d’être de la sexualité. Toutefois, parce qu’on est humain, et non animal, la sexualité comporte une autre dimension, aussi fondamentale, c’est le fait que les humains sont des êtres de relations. En cela, ils sont semblables au Créateur autant que par la fécondité sexuelle.
« Le travail, l’engagement communautaire, l’accueil des pauvres et des malades, le soutien mutuel dans la vie de couple, la pastorale, le souci de la planète, l’adoption, la création artistique, la recherche scientifique, constituent autant de voies pour créer, donner et servir ses semblables. Être fécond dans le don de soi à l’autre, c’est aussi tout cela. Mais personne ne réalisera dans sa vie toutes ces manières de créer et de donner la vie.
« Les homosexuels qui ont choisi de vivre en couple peuvent se soutenir, s’entraider, s’encourager dans la réalisation de projets communs ou du projet de l’un ou l’autre conjoint. Par leur amour, leur attachement et leur engagement dans une cellule familiale, un groupe d’amis et d’autres communautés, ils apporteront leur contribution à la société où l’être humain sera respecté et reconnu dans son intégralité. »
Quelles sont nos fécondités ?
à À partir de ce parcours, nous pouvons désormais nous demander : quelle fécondité pour les personnes homosexuelles ?
Avant de donner nos réponses, il convient de préciser une chose : La fécondité entretient toujours un lien personnel avec une ou des personne(s). Ainsi, un service (aide aux personnes âgées par exemple) peut ne pas être fécond si on ne fait que de la gestion sans s’occuper personnellement des individus. De la même manière, on peut engendrer des enfants sans qu’il y ait fécondité si on ne s’en occupe pas 8.
Voici quelques questions pour mieux mener notre réflexion :
1. Quelles sont nos fécondités, selon les critères que nous avons identifiés dans la Bible ? [N.B. : Parfois, nous ne voyons pas nous-mêmes nos fécondités, ce sont les autres qui nous les révèlent.]
2. Sur quel aspect pensons-nous que notre orientation homosexuelle a creusé en nous le désir d’être féconds « d’une autre manière » ?
3. Par quels moyens pouvons-nous rendre nos vies plus fécondes ? En quoi pouvons-nous être féconds en Dieu ?
Conclusion
Au début de notre parcours, nous pouvions nous lamenter de l’absence de fécondité de nos vies. La Bible toujours vient changer notre regard sur les événements, les situations. Au terme de notre réflexion, je vous propose de faire nôtre cette invitation que le Seigneur lance à la Jérusalem d’après l’exil, l’épouse retrouvée, dans le Livre d’Isaïe ; nous pouvons voir dans cette Jérusalem une image de chacun de nous :
« Pousse des acclamations,
toi, stérile, qui n’enfantais plus,
explose en acclamations et vibre,
toi qui ne mettais plus au monde ;
car les voici en foule, les fils de la désolée,
plus nombreux que les fils de l’épousée, dit le Seigneur.
Élargis l’espace de ta tente,
les toiles de tes demeures, qu’on les distende !
Ne ménage rien ! Allonge tes cordages
et tes piquets, fais-les tenir,
car à droite et à gauche tu vas déborder :
ta descendance héritera des nations
qui peupleront les villes désolées.
Ne crains pas car tu n’éprouveras plus de honte,
ne te sens plus outragée, car tu n’auras plus à rougir,
tu oublieras la honte de ton adolescence,
la risée sur ton veuvage, tu ne t’en souviendras plus.
Car celui qui t’a faite, c’est ton époux :
le Seigneur, le tout-puissant, c’est son nom ;
le Saint d’Israël, c’est celui qui te rachète,
il s’appelle le Dieu de toute la terre.
Car, telle une femme abandonnée
et dont l’esprit est accablé,
le Seigneur t’a rappelée :
“La femme des jeunes années,
vraiment sera-t-elle rejetée ?ˮ a dit Dieu.
Un bref instant, je t’avais abandonnée,
mais sans relâche, avec tendresse,
je vais te rassembler.
Dans un débordement d’irritation, j’avais caché
mon visage, un instant, loin de toi,
mais avec une amitié sans fin je te manifeste ma tendresse,
dit celui qui te rachète, le Seigneur. »
(Is 54, 1-8)
3 Le mot fécondité peut d’ailleurs recevoir d’autres significations, même dans des domaines plus profanes : « En littérature, on parle de fécondité d’un auteur à propos d’une œuvre littéraire abondante ou de grande valeur. Sur le plan intellectuel, ou caritatif, on parle de fécondité, quand une idée, une action produit un grand nombre de résultats positifs : une recherche, une découverte fécondes, une discussion, un débat féconds... Un couple peut être stérile physiquement, mais fécond intellectuellement, artistiquement ou spirituellement, ou par ses œuvres caritatives » (d’après Wikipédia). C’est d’ailleurs ce que le Catéchisme reconnaît pour les couples stériles : « Les époux auxquels Dieu n’a pas donné d’avoir des enfants, peuvent néanmoins avoir une vie conjugale pleine de sens, humainement et chrétiennement. Leur mariage peut rayonner d’une fécondité de charité, d’accueil et de sacrifice » (Catéchisme § 1654).
4 Ces propos reprennent l’enseignement de Pierre Benoît (DUEC, 6-7 décembre 2008).
5 Gérard Laverdure est Québécois ; il est coordonnateur de la pastorale pour Saint-Pierre-Apôtre (paroisse située dans le Centre-Sud de Montréal, directement dans le Village gay) ; texte disponible à l’adresse :
www.homophobiaday.org/utilisateur/documents/homophobie/univers_hom.doc
6 Dictionnaire de la vie spirituelle, Cerf, Paris, 1987, p. 417.
7 Michel Bourgault est Québecois ; il a enseigné la morale et la religion pendant 32 ans dans les Commissions scolaires de Montréal, a été animateur pastoral en paroisse pendant 25 ans, a co-animé les rencontres du groupe « Homosexualité et foi ». Le texte cité est disponible à l’adresse :
http://www.intermonde.net/bourgo/Bible/BonneNouvelle.html
8 Ces précisions ont été également données par Pierre Benoît au cours du week-end sur la fécondité à DUEC.