DEUX ARTICLES SUR LA FRAGILITE 1er article : Un Dieu qui aime les hommes fragiles « S’il y a bien une chose qui intéresse le Seigneur, écrit Denis Trinez (p. 38) ce sont tous nos endroits malades, toutes ces choses qui nous handicapent, ce qui nous empêche de vivre. » « Le Christ se compare à un berger qui, ayant perdu une brebis, va quitter les quatre-vingt-dix-neuf autres qui sont restées rassemblées pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée. Jésus compare aussi l’amour de Dieu à une femme qui, ayant perdu une pièce, retourne toute la maison pour la retrouver. Tout ce qui nous semble “perdu”, opère une attraction irrésistible sur le cœur de Dieu. Le Seigneur est comme aimanté par ce qui est pauvre en nous. Il est insuffisant de dire que Dieu nous accepte avec nos faiblesses, il nous fait vraiment comprendre qu’il se précipite avec un amour fou vers tout ce qui est fragile en nous, pour peu que nous nous tournions vers lui. “Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers” (Luc 15, 20) » (Denis Trinez, p. 39). Pensons encore aux personnes malades ou handicapées : qui, à Lourdes ou ailleurs, n’a jamais vu le visage rayonnant d’un malade ? qui n’a jamais croisé une personne handicapée heureuse ? L’homme met ses rêves dans la beauté, la force, le pouvoir économique ou politique ; mais Dieu peut-il trouver sa place lorsque le cœur de l’homme est plein de lui-même ? N’est-ce pas plutôt chez les pauvres et les faibles qu’il peut déployer toute sa tendresse ? Il ne faut pas pour autant croire que Dieu recherche la faiblesse de l’homme ; ce qu’il recherche, c’est son bonheur, mais ce bonheur ne peut se trouver que dans l’essentiel de nos vies. La fragilité n’est pas un lieu que Dieu aime pour ce qu’il est ; il l’aime parce que c’est le lieu où il peut se révéler. En ce lieu, il vient mettre sa force de vie, il invite au passage, à la pâque : passage de la mort (la stérilité de nos fragilités) à la vie (la fécondité de sa force). Voilà qui nous donne de Dieu une image peut-être différente de celle que nous avons habituellement : « L’attitude du Christ vis-à-vis des plus démunis et des exclus, et ce que lui-même nous a révélé de son Père à travers son expérience de la fragilité, nous renvoient à un Dieu qui ne s’est pas comporté de façon toute-puissante. […] Le Dieu que nous a révélé Jésus-Christ ne se présente pas comme un Dieu qui serait au-dessus de l’humanité, souverain et dominateur, mais comme un Père » (Bernard Ugeux, p. 34 et 65). Devant notre fragilité, l’infinie miséricorde de Dieu Il peut nous arriver d’être débordés par nos fragilités, de ne plus pouvoir les porter. Le Christ nous invite à lui remettre tout ce qui nous pèse : « Je n’y arrive pas, Seigneur, je te remets cette fragilité, fais-en ce que tu voudras » (Denis Trinez, p. 40). N’est-ce pas précisément l’invitation lancée par Jésus : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai » (Matthieu 11, 28) ? « Pour pouvoir supporter ta faiblesse, il faut que tu puisses la déposer, en être déchargé. C’est le sens du pardon que tu peux recevoir du Christ, par l’intermédiaire de l’Église. Dans ce pardon, ta pauvreté est prise en charge par Dieu et tu reçois de lui la force d’inventer du nouveau. Ce pardon de Dieu t’apprend aussi à te pardonner à toi-même, il t’apprend à t’accepter faible et aimé » (Denis Trinez, p. 64). Mais oserons-nous, dans notre fragilité, crier vers Dieu ? Lui demanderons-nous de ne pas nous laisser succomber à la tentation ou de nous pardonner si nous tombons ? Souvenons-nous de ce verset que l’on trouve dans les Psaumes : « Un pauvre a crié, Dieu écoute » (Psaume 33, 7 ; voir aussi Psaumes 65, 19 ; 119, 1). » Bernard Ugeux, Traverser nos fragilités, Éditions de l’Atelier, Paris, 2006. 1 À l’inverse, la force y est condamnée : on peut penser à l’épisode de la Tour de Babel (Genèse 11, 1-9 : les hommes qui voulaient se faire un nom voient leur projet réduit à néant) ou à l’histoire du roi Nabuchodonosor (Daniel 4 : parce qu’il s’est enorgueilli, Nabuchodonosor est condamné à vivre sept années comme une bête des champs). 2ème article : Un Dieu vulnérable Pour aller encore plus loin, suis-je capable d’accueillir avec le Christ un Dieu qui se fait lui-même fragilité, qui doute, semble reculer devant sa Passion (cf. Matthieu 26, 39 ; Marc 14, 36 ; Luc 22, 42) et meurt sur une croix ? « En s’incarnant, en prenant la condition d’esclave jusqu’à la mort et la mort sur la croix, dans ce mouvement de kénose1 qu’évoque l’apôtre Paul dans l’hymne aux Philippiens, Dieu se cache dans la faiblesse d’un corps livré. Ce n’est pas une nouvelle identité de Dieu, c’est la révélation de ce qu’elle a toujours été dès l’origine : la puissance d’amour, créatrice de vie2 . » À travers cette figure d’un Christ fragile, quelque chose nous est dit de la fragilité de son Père : « Le Christ, dans sa souffrance, nous a révélé Dieu comme celui qui se laisse toucher, qui n’est pas indifférent », déclare Bernard Ugeux (p. 70). N’est-ce pas tout le message de la vie terrestre de Jésus ? « Le Christ s’est laissé toucher par la souffrance du monde. Il a partagé notre souffrance et a déclaré : “Qui me voit, voit le Père” (Jean 14, 9). Donc, quand Jésus pleure sur Jérusalem, le Père pleure sur Jérusalem. La souffrance du Christ sur la croix, loin d’atténuer le scandale de l’impassibilité du Père, semblerait plutôt l’accroître » (idem, p. 67). C’est cette même figure d’un Dieu fragile qui avait été révélée à Élie : « Et voilà que Dieu passa. Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait le montagnes et brisait les rochers, en avant de Dieu, mais Dieu n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan un tremblement de terre, mais Dieu n’était pas dans le tremblement de terre ; et après le tremblement de terre un feu, mais Dieu n’était pas dans le feu ; et après le feu, le bruit d’une brise légère. Dès qu’Élie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la grotte » (1 Rois 19, 11-13). On peut même parfois être décontenancé par une telle vision de Dieu. C’est de dont témoigne Bernard Ugeux dans une interview donnée au journal La Vie : « J’ai dû aussi accepter l’impuissance de Dieu. Ce Dieu par qui l’homme qui souffre se sent si souvent abandonné, ou bien puni injustement. Ce Dieu dont on demande pourquoi il ne fait rien, s’il est Dieu. Dans le cadre de mon travail de prêtre, cette révolte systématique des victimes, souvent teintée de culpabilité, m’a énormément perturbé. C’est au moment où on est le plus fragile, et où on a le plus besoin de Dieu, qu’on s’en méfie en lui imputant tous nos maux ! C’est pourquoi la fragilité humaine nous contraint à un travail crucial de déminage des images : Dieu n’est pas tout-puissant, on lui prête un pouvoir dont il n’a jamais voulu ! Il ne peut pas manipuler les choses, il ne sait que s’offrir. Or se laisser aimer, se recevoir d’un autre, c’est ce qu’il y a de plus difficile au monde – nous sommes hautement responsables de l’amour que nous donnons aux autres, mais jamais de la façon dont ils le reçoivent, en vivent et s’en réjouissent, ou pas. Si pourtant nous nous laissons aimer par Dieu, il peut faire des choses extraordinaires. Mais cela requiert notre collaboration et notre consentement. “Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort”, dit saint Paul, parce qu’alors je donne au Seigneur l’espace pour qu’il puisse agir. Accepter le trésor d’être aimé, c’est là qu’est le salut, bien plus que dans la guérison » (11 décembre 2008, p. 44-45). Maurice Zundel professait de même : « Si je pouvais résumer toute ma foi elle est vraiment là… je crois à la fragilité de Dieu parce que, s’il n’y a rien de plus fort que l’amour, il n’y a rien de plus fragile. Dieu est fragile, c’est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve et la plus essentielle de l’Évangile. Un Dieu fragile remis entre nos mains 3… » Pour poursuivre notre méditation, on peut relire à cette lumière l’épisode du fils prodigue (Luc 15, 11-32) qui nous révèle l’image d’un Dieu vulnérable : « “Comme il était encore loin, son Père l’aperçut…” (Luc 15, 20). Une nouvelle fois, revenons à ce magnifique personnage qu’est le père de l’enfant prodigue. Le Christ vulnérable nous montre la vulnérabilité du Père. Cœur du Père qui t’attend avec une infinie patience, qui t’espère plus que tout, totalement désarmé. Cœur du Père qui ne peut te forcer à l’aimer sans se renier. Vulnérabilité absolue de Père qui “s’use les yeux” à guetter ta venue4 » (Denis Trinez, p. 85). 1 La kénose est une notion de théologie chrétienne exprimée par un mot grec provenant de l’Épître aux Philippiens : « (Le Christ), étant dans la forme de Dieu, n’a pas usé de son droit d’être traité comme un Dieu, mais il s’est dépouillé (ekenôsen) prenant la forme d’esclave. Devenant semblable aux hommes et reconnu comme un homme, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix » (Philippiens 2, 6-7). La kénose désigne le mouvement d'abaissement par lequel Jésus s’est dépouillé de ses attributs divins pour rejoindre notre humanité jusqu’à vivre l’obéissance totale et la mort sur la croix. 2 P. Dominique Cupillard, « La faiblesse de Dieu », Christus 178, 1998, p. 149 (cité par Denis Trinez, p. 83-84). 3 Maurice Zundel, Un autre regard sur l’homme, Le Sarment-Fayard, Paris, 196, p. 125 (cité par Denis Trinez, p. 88) 4 Paul Baudiquey, Pleins signes, Cerf, Paris, 1986, p. 116.
|