Je crois que je peux parler parce que j’ai beaucoup d’amis qui vivent ce problème, cette souffrance et cette joie en même temps, amis dont je suis le confident. Et je pense que l’on ne peut pas être prêtre de Jésus Christ et religieux sans avoir aussi dans son cœur une grande amitié pour ses frères et pour les amis que Dieu nous donne. Je crois que je comprends très bien cette question mais j’ai quand même peur de faire mal si j’exagère parce que peut-être je n’ai pas toutes les nuances … j’essaie quand même. " Aime et fais ce que tu veux... " Aimer, je crois que c’est d’abord, comme disait Saint-Exupéry … une phrase que tous les jeunes ont apprise par cœur et mise en gros au-dessus de leur lit : « Aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction. » Et cette phrase a l’avantage de nous aider à prendre du recul par rapport à cette question du face à face. En amour il y a deux dimensions : se regarder l’un l’autre, se découvrir, s’éprendre l’un de l’autre, s’écouter, mais il y aussi le regard hors de soi, le regard dans la même direction, le projet commun. Il me semble que ce sont les deux coordonnées de l’amour humain quel qu’il soit, que ce soit l’amour du couple ou, comme c’est la question posée ici, de l’amour entre deux personnes qui ont cet attrait homosexuel. Le regard l’un vers l’autre : je pense que vous savez de quoi il s’agit, et ce coup de foudre, cet amour très fort immédiat ou, au contraire, une amitié qui grandit et qui fait que dans un autre être on découvre des tas de choses que l’on n’a pas en soi et des qualités qui nous aident à mieux vivre, nous font du bien. Et c'est ainsi que l'amitié est un plus ; c’est Dieu qui a inventé l’amitié, Dieu est amour et tout amour authentique est quelque chose qui vient de Dieu, qui est mis par Dieu en nous ; c’est une imitation de l’amour de Dieu. Je n’insiste pas sur cet aspect-là tout de suite mais je reviens au deuxième aspect : regarder ensemble dans la même direction . Il me semble qu’une amitié entre deux personnes – de ces amitiés dont nous parlons ici – a besoin d’un idéal, d’un but. Pas simplement de se faire plaisir l’un à l’autre, se donner la main dans la vie afin d’être moins seul… tout ça c’est important et c’est même très important. Il y a des jours où la solitude est effroyable… mais il faut que cet amour soit transcendé par un idéal, un but commun et pour nous, chrétiens, je vois que ce but commun, c’est l’amitié qui nous conduit vers le Christ, qui nous aide à grandir dans la charité, un amour mutuel, l’amour tel que le Christ nous l’a enseigné. Dans la tradition monastique il y a un exemple très connu que vous connaissez certainement aussi, c’est saint Aelred d'Hérivaux qui est un cistercien anglais disciple de St Bernard – bien qu’il n’ait pas connu Bernard – et qui a écrit un traité sur l’amitié spirituelle ; il donne cette définition de l’amitié spirituelle, donc une amitié possible dans le cloître : " C'est toi et moi et Jésus au milieu." C'est-à-dire qu’il faut que Jésus soit le moteur de cette amitié. Quand je parle d'un idéal, de tendre vers un but, je crois que c’est le Christ qui sans cesse nous met en demeure d’aller plus loin, plus profond dans le don de nous même, dans l’abnégation, dans le souci de l’autre, dans le fait de le prendre tel qu’il est : d’être patient, d’accepter ses limites et ses défauts, d’être déçu par lui mais que l’amour soit plus grand que toutes ces limites humaines… De même que moi j’attends que mon ami me supporte tel que je suis et me pardonne mes erreurs et mes fautes, et qu’il me corrige même s’il le faut. Ce serait l’idéal d’une amitié chrétienne mais cela n’empêche pas d’assumer l’humain ; et l’humain c’est notre histoire, notre vie à chacun et notre difficulté ou notre facilité de communiquer parce qu’il y a des choses qu’on peut arriver à dire et d’autres qu’on arrive pas à dire… Je
crois que l’histoire d’une amitié ne se termine jamais
parce qu’après cette vie elle se continue auprès de Dieu dans le ciel,
puisque la seule chose que nous emporterons au ciel c’est l’amour. St
Paul nous dit que la foi et l’espérance disparaîtront mais que l’amour
demeurera. Donc nous retrouverons tout amour authentique même au ciel.
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